UNE JOURNEE A ROISSY TWA

 

                     
                                         A working day at CDG Airport         

           

Les techniciens de la météo qui n'en sont pas à une imprécision près, se félicitent d'avoir annoncé la tempête de neige qui s'abat sur Roissy 15 jours après la date prévue. Quant aux autorités aéroportuaires qui ne se laissent jamais surprendre le pantalon sur les genoux, elles décident d'activer leur plan neige 5h seulement après que le trafic de Roissy soit complètement paralysé. En attendant, les avions de la TWA brûlent du kérosène en décrivant de larges cercles dans le ciel de Picardie. Pour faire patienter les passagers de 1ere classe, le personnel de cabine sert les dernières gouttes d'un Moët et Chandon éventé dont la température vient d'atteindre celle de l'huile des moteurs. Une hôtesse, charmante mais d'un millésime nettement moins récent que celui du champagne, verse ou plutôt renverse d'une main tremblante la boisson à bulles sur le pantalon d'un VIP, tout en lui racontant d'une voix émue sa 1er traversée sur le Spirit of St Louis. Quelques minutes plus tard, la chef de cabine remet son collant, ce qui est le signe précurseur d'un atterrissage imminent, tandis qu'un stewart fraîchement diplômé de l'école de cuisine de Kansas-City, rédige un rapport expliquant pourquoi il n'a pas servi la bisque de homard qui lui avait paru suspecte car elle sentait le poisson...

Au sol la pagaille s'organise. Le Vice Président des Opérations Internationales fait son entrée dans le bureau du satellite en grommelant des jurons pour s'échauffer la voix avant d'engueuler par téléphone tout ce que la plate-forme aéroportuaire abrite de technocrates incompétents. Les vociférations du V/P, dont le vocabulaire n'a rien à envier à celui du Capitaine Haddock, réussissent même à réveiller le personnel des opérations au bord de l'hypoglycémie du fait de l'arrivée tardive des croissants en provenance de New York.
 
Apprenant que nos avions allaient devoir passer à la station dégivrage avant de repartir de Roissy, Oncle Picsou, contrôleur de gestion, pousse un cri de douleur à l'annonce du coût de l'opération pour les cinq vols du jour, et dans une tentative désespérée pour sauver quelques dollars, il suggère qu'on laisse partir le vol pour l'Égypte avec sa neige sur les ailes, laquelle fondra bien à l'arrivée puisqu'il fait 45 degrés sur l'aéroport du Caire. Sa collaboratrice, élégante californienne dont l'expérience du dégivrage se limite à celle de son réfrigérateur, ose quand même suggérer à son patron de laisser les opérationnels prendre la décision. Tout ce que dit sa collaboratrice étant parole d'évangile, le grand argentier de l'escale se résigne, puis se venge sur sa calculette qu'il se met à marteler rageusement afin d'évaluer le montant du sinistre.

Les appareils étant cloués au sol par les intempéries, l'aérogare commence à saturer. Les mauvaises langues qui doutent de l'efficacité de la force de vente de la Compagnie sont démenties par les faits puisque aujourd'hui nos zélés commerciaux ont réussi à vendre 800 billets pour 300 places sur le vol de Tel Aviv. Les passagers sont quelque peu inquiets d'une telle foule pour un seul vol, ce qui n'empêche pas chacun d'entre eux d'être persuadé de monter à bord puisqu'ils ont tous dans la poche la carte de visite d'un très populaire superviseur du service passage, célèbre consultant en surclassements.

Ce n'est que deux heures plus tard, que les passagers mettront le feu au comptoir d'enregistrement en apprenant que leur protecteur s'est accordé un jour de repos. Le calme est vite rétabli après l'intervention musclée de notre Tabarly du service des ventes, lequel ne s'est pas fait prier pour tomber la veste, se retrousser les manches, et prendre son air viril de videur de boite de nuit pour neutraliser les irréductibles. Aux plus excités qui lui demandent son nom, il distribue généreusement les carte de visite du Directeur international des Ventes transatlantiques. Dans la bousculade un passager qui a été légèrement blessé est conduit à l'infirmerie où il est accueilli par le chef de clinique, docteur Folamour de la médecine d'urgence, 1er médecin au monde à avoir réussi la transplantation d'un cerveau de douanier dans un crâne de trafiquant de Viagra. Peu après, arrive au comptoir un groupe d'hommes d'affaires d'une société si prestigieuse qu'il a fallu leur offrir le billet pour les piquer à Air France. Il sont escortés par les plus beaux fleurons de l'équipe des ventes. A peine arrivés à Roissy, nos commerciaux se séparent en deux groupes : les vendeurs, qui se précipitent vers les tableaux d'affichage des vols, et leurs patrons, qui se précipitent vers le tableau d'affichage du menu de la Pizzeria, laquelle propose une formule " tout compris " très acceptable pour une note de frais. A météo exceptionnelle générosité exceptionnelle, et le Directeur Général des Ventes pour l'Atlantique Nord et sa banlieue annonce d'un ton solennel qu'il paie l'apéritif à tous ses collaborateurs, lesquels le remercient chaleureusement car ils n'avaient pas remarqué que le Kir à l'eau de javel était offert par la maison. Quant au Directeur de la Formation, grand oiseau des îles au teint hâlé, imperturbable comme toujours, il ne dit rien, il ne fait rien. Vêtu d'un costume immaculé, il brille, il rayonne, il flamboie, il fait la roue, il s'aime et il toise avec mépris tous ces agités qui osent s'intéresser à autre chose qu'aux merveilles de la nature qui déambulent dans le terminal. Vers 13h, le responsable des communications, de la télématique, des soirées mondaines, du renseignement syndical, de la protection des cadres, et du contrôle de l'utilisation du papier toilette dans les bâtiments administratifs, franchit en frétillant le filtre de police du satellite en jetant au passage un regard concupiscent sur la chute de rein d'une jeune femme de la sécurité qu'il avait pris pour un garçon tant elle était peu gracieuse.
Quelques instants plus tard, surgit de son bureau le Chef d'escale qui s'engouffre tête baissée dans l'ascenseur avec trois épais dossiers sous le bras. Comme tous les responsables des Compagnies il est convoqué par Aéroport de Paris à la 133ème réunion de la Commission de suivi de la prolifération des cafards dans les toilettes des dames du niveau Arrivée.

En arrivant dans le terminal le Chef d'escale croise son exubérante et volubile secrétaire, universellement connue du Caire à Brooklyn, qui après avoir interpellé tout ce quelle compte de connaissances dans l'aéroport, rentre enfin de la cantine. Il est 14h45. Son patron, pour une raison qu'on ignore encore mais que l'enquête en cours permettra de déterminer, commet l'erreur fatale, la faute grave et inexcusable, de lui rappeler que le temps de repas prévu par les accords collectifs ne peut en aucun cas excéder 45 minutes. C'est alors que se déclenche une explosion de colère terrible et entièrement simulée suivi immédiatement après du raz de marée d'une crise de larmes totalement incontrôlées qui se déversent sur la tête du malheureux chef d'escale lequel, désemparé par cette réaction excessive, se sentira contraint de s'excuser. Après une longue négociation entrecoupée de sanglots, la secrétaire acceptera finalement de pardonner à son patron non sans avoir obtenu au préalable l'autorisation de partir plus tôt pour compenser tout le temps quelle a perdu à faire la queue à la cantine et que la Direction refuse de lui payer en heures supplémentaires. Il n'y a aucune raison pour qu'elle fasse des cadeaux à la boite !

Après une incommensurable pagaille qui a duré toute la journée, le dernier vol vient enfin de décoller. A peine sorti de la couche de nuage le commandant éteint le signal de boucler les ceintures, et annonce que la météo s'annonce plutôt bonne à New York. Aussitôt la moitié des passagers de la cabine se lèvent en hurlant et en brandissant leurs cartes d'embarquement. Ils vont tous au Caire ! " Un jour de tempête de neige, tout le monde peut se tromper " dit, philosophe, l'agent au sol qui avait dirigé l'embarquement  du vol.
 
Christian ROUSSEAU